Une note anachronique

Voici le texte écrit en marge de l’acte de baptême de Léonore JACQUEL (née le 10 février mille sept cent nonante et un, à neuf heures du soir à Rothau, fille de Jean Nicolas JACQUEL cabaretier et Marguerite BOHY) :
« devenue femme Kayser était allée à Leipzig demandée par une famille de Strasbourg amie de Dietrich demandeuse une jeune fille pour parler français – là-bas demandée par une autre famille amie, habitant Leipzig – cédée à regret – pendant les guerres de Napoléon ramenée après 11 mois – parlait bien allemand, très belle – mariée à un homme qu’elle n’aimait pas – malheureuse – un frère de sa dame l’aimait et lui a écrit de belles lettres cependant il n’en était un brave homme honnête – ancien soldat – tailleur 7 enfants. »
Evidemment, cette annotation n’a pu se faire qu’après la naissance des sept enfants de Léonore mariée à Jean jacques Kayser, tailleur. Voici sa descendance.

Le dernier enfant est né en 1834, le pasteur Chrétien BRION était déjà décédé, en 1817 à Strasbourg. Il avait d’ailleurs quitté le ministère de Rothau pour Gries. Il fut aussi pasteur à Barr. Qui a pu avoir l’autorité d’écrire cette note dans un registre officiel ? La personne qui a révélé la vie de Léonore devait avoir suffisamment d’importance, de pouvoir pour écrire de sa main ou faire écrire de tels propos. On touche à l’intime d’une personne et seule la famille proche pouvait à mon avis connaitre ces faits.
La piste la plus évidente me semble l’ascension sociale d’un frère de Léonore puisqu’il s’agit de Jean Frédéric JACQUEL, fondateur de la dynastie d’industriels qui s’établirent à Natzwiller et la Haute-Goutte, commune de Neuviller-la-Roche. Le mystère de l’auteur ou de l’instigateur reste pour l’instant entier.
Là où cette note prend de l’ampleur, du relief à mes yeux : Cette histoire est celle d’une belle jeune femme qui ne peut vivre l’amour qui vient frapper à sa porte et qui reçoit de nombreuses lettres de son amoureux. Son acte de baptême a été signé du pasteur de Rothau en 1791, Chrétien BRION.
BRION ? Ce nom ne sonne-t-il pas à l’oreille pour l’éternité ? Eh oui, il s’agit du frère de Frédérique BRION qui fut courtisée par le jeune Goethe venu faire ses études à Strasbourg. Le poète a évoqué son amour de jeunesse dans Aus meinem Leben Dichtung und Wahrheit (amour et vérité). Frédérique BRION a inspiré le personnage de Gretchen dans Faust.
Goethe s’en est retourné chez lui. Frédérique éplorée ne s’est, elle jamais remise de cet abandon et ne s’est jamais mariée. Elle a vécu un temps à Rothau auprès de son frère puis elle a terminé sa vie chez sa sœur dans le Bade-Wurtemberg.
L’auteur de l’annotation avait-il en tête l’étrange rapprochement entre le destin malheureux de Léonore et de Frédérique ? On ne le saura jamais.